mercredi 4 novembre 2009

Claude Lévi-Strauss, 1908-2009

Il aurait eu 101 ans le 28 novembre prochain. Anthropologue, ethnologue, Claude Lévi-Strauss, qui s'est éteint le 30 octobre dernier, a révolutionné la vision occidentale de "l'Autre".

En effet, jusqu'à bien après la seconde guerre mondiale, il était courant de penser que les peuples dits "primitifs" ("premiers" étant un terme aujourd'hui bien plus accepté) étaient non civilisés, c'est-à-dire avec une structure sociale particulièrement limitée (pour ne pas dire "dévoyée", selon certains !) et une culture inexistante. Mode de pensée ridicule, sorti d'un autre âge, et pourtant, pas si lointain que cela. Pire, cet a priori concernait également les peuples des colonies d'alors qui, pourtant, n'avaient plus rien à prouver depuis longtemps quant à leur degré de civilisation. C'est ainsi que Lévi-Strauss lui-même fut confronté en 1950 à cette pensée unique lorsqu'il intégra la direction d'études à l'École pratique des hautes études, avec une chaire baptisée "Religions des peuples non civilisés", qui concernait notamment les ethnies africaines des colonies ! Il la rebaptisa "Religions des peuples sans écriture". Notons qu'il fut lui-même une victime de cette vision qui atteignit son paroxysme lors de la décennie précédente, avec le nazisme : en 1940, il est révoqué de son poste de professeur du lycée de Montpellier. La raison ? Parce qu'il est juif, tout "simplement", et que les lois vichystes qui viennent d'être promulguées après la défaite lui interdisent d'exercer sa profession. Pourtant, cette loi sera une chance pour lui, puisqu'il décide alors de partir vers les U.S.A. pour continuer à travailler. Il échappera donc à la traque qui s'ensuivra pour les Juifs restés en France ou dans certains autres pays occupés par les nazis.

C'est en 1955 que Claude Lévi-Strauss publie son roman "Tristes tropiques", dans lequel il exprime d'emblée son dédain (sa "haine") pour les explorateurs. Simple provocation de la part de quelqu'un qui a passé plusieurs années à voyager ? Certainement, mais on y voit tout de même et surtout un fond de réalité : Lévi-Strauss agit en tant qu'observateur lorsqu'il vient découvrir les peuples amérindiens du Brésil. Contrairement à nombre de ses pairs, il n'est pas là pour évangéliser... ou pour "civiliser" ! Pour lui, ces peuples ont déjà une culture, une civilisation. Hors de question donc de les "pervertir".

Et c'est là sans doute l'une de ses plus grandes contributions : il prend à contre-pied cette société qui veut absorber tous ces peuples dits "sauvages" et annonce d'emblée que ceux-ci sont en voie d'extinction, et qu'il est de notre devoir de protéger ces cultures bientôt perdues à jamais. C'est l'essor de l'anthropologie, lorsque "l'Autre" devient humain à part entière. Évidemment, même encore aujourd'hui, pour certains hélas trop nombreux, il ne s'agit que d'une idée farfelue.

Il y a quelques jours, je chroniquais ici-même l'ouvrage "Enterre mon cœur à Wounded Knee" de Dee Brown, qui reporte quasi méthodiquement les principaux actes du massacre perpétué à l'encontre des amérindiens des États-Unis d'Amérique. Et je ne peux m'empêcher de me demander : si Lévi-Strauss était né un siècle plus tôt, le visage des U.S.A. en aurait-il été complètement bouleversé ? Y aurait-il eu une prise de conscience, un choc sur l'opinion publique ? Les premiers peuples d'Amérique du Nord auraient-ils été un minimum protégés ? Verrait-on encore des Cheyennes vivre dignement, côtoyant les immenses troupeaux de bisons des vastes plaines ?
Rien de tout cela n'est certain, et il est fort probable que le téléphone portable et les antennes satellites auraient de toute manière fleuri dans ces espaces de liberté. Car hélas, allez savoir pourquoi, le modèle occidental séduit outrageusement, même si l'on peut légitimement douter qu'il soit le meilleur avenir de l'Homme (et de la Femme ! Une majuscule pour elle, c'est sans doute sémantiquement faux, mais ça fait du bien).

Cela montre tout de même qu'il suffit parfois d'un seul homme pour changer les comportements de la majorité d'entre nous et donc de bouleverser toute l'Humanité. Et Claude Lévi-Strauss était de ces hommes-là, hélas trop rares.