mardi 3 avril 2018

Petite réflexion sur l'endémisme

La nouvelle est tombée ce week-end de Pâques. Tandis que certains, comme votre hôte, profitaient allégrement de ces 3 jours de congés, d'autres ne perdaient pas de temps pour s'adonner à quelques travaux de terrassement, au Brésil.

Voici d'ailleurs l'information que j'ai partagée sur mon espace Facebook :




C'est justement l'occasion d'en discuter un peu plus ici et de méditer sur le phénomène d'endémisme… qui devient un handicap pour bien des espèces peu adaptées à lutter contre la transformation des habitats par l'Homme.

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L'endémisme, par définition, c'est la présence d'un organisme vivant dans une aire de répartition naturelle (souvent bien) limitée

En aquariophilie, ce sont surtout les Cichlidés des grands lacs de l'Est africain (Malawi, Tanganyika et Victoria pour les plus emblématiques) qui sont connus pour cette caractéristique. Un nombre invraisemblable d'espèces a pu se développer et se spécialiser, à partir d'ancêtres communs retrouvés isolés dans ces lacs suite à leur formation dû à un événement géologique. Cela donne parfois de larges complexes de sous-espèces ou formes très proches (espèces en devenir ?). À tel point qu'on a souvent du mal à s'y retrouver ! Les Haplochrominiens du Victoria en sont un exemple flagrant.

Ce phénomène d'endémisme est également connu pour de nombreux poissons australiens et/ou océaniens (divers Melanotaenia spp., dont le célèbre M. boesemani).
C'est aussi le cas chez plusieurs Cyprinodontiformes, dont ceux qu'on désigne familièrement sous le nom de "killi", qu'il s'agisse d'espèces africaines (Nothobranchiidae, avec entre autres les genres Aphyosemion, Fundulopanchax, Nothobranchius, etc.) comme sud-américaines (Rivulidae, avec par ex. Pterolebias, Cynolebias, Rivulus, Austrofundulus…).

Chez les killis (et non "killies" comme on le voit souvent écrit : le nom est d'origine néerlandaise, pas anglaise), l'endémisme de certaines espèces se retrouve en partie favorisé par le fait qu'elles colonisent des mares temporaires disparaissant à la saison sèche. Leurs œufs sont suffisamment résistants pour survivre à l'assèchement totale du milieu aquatique, au moment où les adultes vont mourir. Mais la génération suivante sera assurée dès la saison des pluies revenue. C'est un "moyen" de coloniser divers systèmes aquatiques habituellement délaissés par la plupart des autres poissons (mais pas tous, cf. les dipneustes et autres, par ex.).

L'isolement de ces mares est un facteur supplémentaire favorisant un taux élevé d'endémisme, du fait qu'il y a très peu de mouvements de populations, voire aucun dans bien des cas. Fortement isolés, ces poissons vont évoluer séparément, générant parfois, à terme, une nouvelle espèce. À tel point qu'il est ensuite impossible de les recroiser avec leurs ancêtres directs. On va trouver tout un complexe d'espèces proches, mais pourtant distinctes, dans une superficie d'à peine quelques dizaines de kilomètres carrés dans certaines contrées sujettes à de fortes variations saisonnières (= asséchement total), provoquant cet isolement. C'est le cas par exemple dans plusieurs zones de savanes d'Argentine ou du Brésil.
C'est une aubaine pour le naturaliste qui découvre là toute une "galaxie d'espèces" dans une zone limitée. Ça l'est également bien sûr pour les aquariophiles qui devraient théoriquement avoir la chance de voir un nombre croissant de nouveaux poissons proposés (à condition de connaître un magasin spécialisé qui fait l'effort de proposer ces découvertes…) que l'on n'imaginait même pas.

L'endémisme provoqué par cet isolement est synonyme de riche biodiversité. C'est la chance de voir émerger de nombreuses nouvelles espèces, aux caractéristiques diverses qui ne peuvent que nous réjouir. À condition qu'on laisse le temps à ces animaux, végétaux et autres organismes de "se faire connaître" avant d'avoir disparu. Et c'est là que le bât blesse.

Car la présence de l'Homme, qui modifie et bouleverse de manière souvent irréversible les écosystèmes naturels, est une menace qui n'a pas été "prévue" par ces espèces endémiques. Rien n'a été programmé par la Nature pour échapper à cette méthode qui consiste à transformer radicalement de nouveaux territoires sauvages en zones humano-compatibles, et qui sont rarement adaptées au reste du biome environnant.

Désormais, à chaque fois que l'on entend parler de nouvelle espèce découverte, et a priori endémique, la joie initiale est vite modérée par une préoccupation bien légitime : quel avenir pour cet organisme vivant, à la répartition parfois extrêmement limitée, et qui risque de disparaître en un temps records, faute de protection adaptée ? D'ailleurs, combien d'espèces endémiques avons-nous ensevelies rien que depuis le début de la décennie, à l'instar d'Ophthalmolebias (Simpsonichthys) constanciae, sans même en avoir eu connaissance ou alors bien trop tard ?
Voilà pourquoi le travail des chercheurs est si important et qu'il mériterait qu'on y accorde un financement adéquat, alors qu'il se fait de plus en plus ténu, au nom du seul principe de rentabilité.
Mais ne pourrions-nous pas considérer comme "rentable" le fait de laisser à nos enfants et générations futures un monde du vivant qui ne se limiterait pas aux quelques rares espèces capables de supporter notre transformation de la planète ? Car au rythme toujours plus frénétique de la destruction du vivant, on peut légitimement se demander si, à l'exception de quelques pigeons, chats, chiens et espèces exploitées pour l'agriculture, il restera grand-chose de la biodiversité d'ici à un siècle.

La destruction en quelques coups de pelleteuse de l'habitat d'O. constanciae n'invite hélas guère à l'optimisme…
On se consolera en se disant que certaines espèces déclarées comme endémiques ne le sont parfois pas autant que ça. Il y a déjà eu quelques (trop rares) cas où l'on a pu retrouver, parfois à seulement quelques kilomètres de distance du lieu de répartition préalablement connu et hélas détruit (pollution, terrassement, etc.), des poissons qu'on croyait définitivement éteints. Mais c'est un piètre lot de consolation.

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